Accueil  >  Découvrir le Département  >  Partir à la rencontre du Patrimoine Catalan  >  Centre de Conservation et de Restauration du Patrimoine (CCRP)  >  Projets Phares  >  "Monuments" : les décors de la Semaine Sainte

Outils utilisateur Diminuer la taille de la policeAugmenter la taille de la policeChanger le contraste Supprimer la personnalisation Imprimer Facebook

"Monuments" : les décors de la Semaine Sainte

   

  Le "monument" d'Espira de Conflent

       Les monuments sont des installations éphémères comparables à des décors de théâtre utilisées du début du XVIe siècle jusqu'aux années 1950 en Catalogne, pour la célébration du Jeudi saint. Toiles roulées ou tendues sur châssis, ces décors, installés dans les églises le Mercredi saint, formaient une perspective conduisant au sacraire où était exposée l'hostie consacrée le jeudi.
Les monuments constituaient le décor d'un rituel particulier et d'une mise en scène autour de la mort du Christ. Ils sont à la fois des œuvres matérielles, des décors peints, mais aussi des témoins d'une pratique culturelle particulière en marge de la liturgie officielle de l’Église.
Seuls quelques monuments sont aujourd'hui conservés, parfois sous forme fragmentaire, la plupart ont été détruits, mais certains objets attestent de leur existence passée dans de nombreuses localités ("objets associés" sur la carte).

 

     Cliquez sur la carte pour découvrir les monuments en images
ou sur les
onglets ci-dessous pour plus d'informations.

Géolocalisation des toiles et objets associés aux "monuments"

Histoire et usages des "monuments"

 

 Usages et sens multiples : des décors énigmatiques

       Dans les textes de la liturgie officielle se rapportant à la célébration de Pâques, il n'est jamais fait référence au monument en tant que tel. Seule la nécessité d'installer un autel secondaire le Jeudi saint pour le déplacement, en procession, de l'hostie consacrée ce jour-là est spécifiée.

Pourtant dès le XVIe siècle (1514) des sources manuscrites font référence à l'installation des monuments à l'occasion de ce rituel. Le monument devait alors accueillir le tabernacle dans lequel était placé le Saint-Sacrement du jeudi. Ce dernier était alors installé au fond du décor, au sommet d'un escalier.

Monument de Dorres dressé - 1932Mais il semble qu'au cours du temps, le monument eut aussi un autre usage : celui de reposoir pour le Vendredi saint, jour pendant lequel, en Roussillon, une statue du Christ en croix était déposée devant ou dans le monument. Disposé dans un écrin décoré et recouvert d'un voile violet, ce Christ était veillé par les membres de la communauté qui se relayaient.

En l’absence de toute source, ce changement de pratique ne peut être daté avec précision, cependant, il semble que cette seconde utilisation du monument fut la plus répandue durant la première moitié du XXe siècle. D'autre part il est probable que les deux usages de ces décors – comme reposoir et comme recueil du Saint-Sacrement-  se confondirent pendant un temps.
    

 

 

La semaine sainte et la liturgie

     La Semaine sainte commémore les derniers jours du Christ, sa mort et sa résurrection. Les évangiles rapportent que le Jeudi, Jésus institua l'Eucharistie, au cours de son dernier repas, la Cène. S'ensuivit son arrestation sur le Mont des Oliviers, son jugement par Ponce Pilate le lendemain matin soit, le Vendredi, puis sa crucifixion l'après-midi du même jour. Le corps du Christ fut placé dans un tombeau fermé le lendemain. Ce dernier fut découvert vide le dimanche.
Dans la liturgie catholique, l'hostie consacrée le jeudi est portée en procession dans une chapelle annexe pour y être entreposée dans un tabernacle, un sacraire ou une urne. Cette hostie sera rapportée, de nouveau en procession, à l'autel majeur le vendredi lors de la messe des présanctifiés où elle sera consommée par le seul célébrant, car il n’y a pas d'eucharistie, ni de communion des fidèles le Vendredi saint.

 

La mise en place

    L'installation du décor se faisait entre le lundi et le mercredi après-midi. Souvent, ce sont les hommes du village qui dressaient le monument, ou un monumenter, un menuisier rétribué pour l'installation. Les femmes quant à elles s'occupaient de la mise en place et de la décoration du « reposoir ». Des bougies étaient disposées le long de l’escalier.

Ces décors étaient mis en place dans une des chapelles annexes de l'église ou devant le chœur selon les localités. Tous les décors « traditionnels » (les statues, les retables...) étaient masqués ou même extraits de l'église. Le monument était ainsi le décor principal des rituels de la Semaine sainte.

 

Le "monument" de Boulternère en 1950

Voir l'image en grand Claquoirs et crécelle, bois, XIXe-XXe siècle Voir l'image en grand Soldat Romain - face et revers, détrempe sur bois - XIXe s.

 

Des rituels en marge de la liturgie  

    Le rituel autour des monuments s'intégrait à la liturgie : le Jeudi saint, les cloches étant muettes, pour annoncer le début de l'office des ténèbres, les enfants sillonnaient les rues avec des crécelles.

Pendant l'office des ténèbres, au fur et à mesure de la récitation des 14 psaumes à Elie, on éteignait les cierges placés sur le chandelier des ténèbres. À l'extinction du 14e (le dernier restant allumé) le célébrant prononçait la formule "Matar els Jueus" [Tuer les Juifs]. Alors, la communauté, les enfants principalement, munis de masses, marteaux, claquoirs, et de crécelles produisaient un grand vacarme dans l'église. Cette pratique était destinée à chasser ou combattre les juifs, considérés par les fidèles comme responsables du martyre et de la mort du Christ. Les Juifs étaient assimilés aux soldats romains du monument, figures souvent représentées de part et d'autre de la première tenture et qui impressionnaient les enfants par leur taille.Ces pratiques rituelles se sont déroulées jusque dans les années 1940 en Roussillon.

 

 

Disparition et conservation des monuments

   À l'heure actuelle la plupart des monuments roussillonnais ont disparu. Ils ont été volontairement détruits dans les années 1950-60 car ils n'étaient plus utilisés suite aux réformes liturgiques. Ces réformes appelaient à la simplification des rites mais aussi à prendre une nouvelle position concernant le judaïsme, en reconnaissant une filiation existant entre juifs et chrétiens.Tombés à l'abandon, encombrants, en piteux état et conservés dans des endroits insalubres, la destruction des monuments s'est poursuivie jusque récemment.

La majorité des monuments aujourd'hui conservés datent des XIXe et XXe siècles. Nous n'avons que peu de traces matérielles des décors les plus anciens pourtant attestés. En effet, le caractère temporaire de leur utilisation et la nécessité de stocker ces décors éphémères ont fortement influencé leur conception technique et leur conservation. En outre, il semble que certaines toiles furent parfois remployées pour la conception de nouveaux monuments. C'est le cas pour celui du village de Dorres datant du début du XXe siècle, au revers duquel on observe des figures peintes, vestiges d'un décor antérieur, datant du XVIIe siècle.  

Où voir un monument ?

    Sur la commune de Fontpédrouse il est possible d'admirer le monument de l'église Sainte-Marie de Prats-Balaguer. Il constitue l'ensemble de décors de la Semaine sainte le plus complet recensé à ce jour : les toiles du décor, l'Escalier saint et le sacraire sont conservés. Installé de manière permanente depuis 2010, il bénéficia d'une campagne de restauration en 2008.

Le "monument" en temps qu'objet : techniques & iconographie


Entre décors architecturaux antiques et références apostoliques.

     L'ensemble des décors insiste sur les épisodes de la Passion, les souffrances endurées par le Christ depuis son arrestation sur le Mont des Oliviers le jeudi, et jusqu'à sa crucifixion le lendemain après-midi. Ces épisodes vont être racontés aux fidèles au travers de scènes peintes en médaillons ou d'objets peints  appelés Arma Christi (tels que la Couronne d'épine,les clous, la Lance, l’Éponge) répartis sur les toiles du monument.Les monuments sont les témoins du succès populaire de ces images jusqu'à une époque relativement récente (du XVIe siècle au milieu du XXe siècle). Elles invitent le fidèle à méditer et sont également des images variées, porteuses de sens, plaisantes à regarder et à identifier.

Le monument est aussi la représentation d'un ensemble architectural. Pour ce faire, les peintres ont utilisé des compositions monumentales, peintes de manière frontale ou en perspective dont les formes rappellent l'architecture des arcs de triomphe romains. L'ensemble du vocabulaire de l'architecture antique se retrouve dans ces compositions : entablement, colonne, chapiteaux etc... Ces formes largement diffusées dès la Renaissance italienne furent souvent employées  comme « toile de fond » à des scènes religieuses. En revanche, l'utilisation des arma christi placées comme trophées sur des arcs triomphaux est un fait plus rare et semble être une des particularités des monuments.

Par cette évocation de l'architecture et la présence de l'escalier, le monument semble faire allusion à la Scala Santa, l'Escalier saint gravit par le Christ pour se rendre au Prétoire, lieu de son jugement.
D'autre part, dans le contexte funéraire de la Semaine sainte, le monument pourrait être une évocation du tombeau du Christ, retrouvé vide le dimanche. Ces deux interprétations justifient la présence récurrente des gardes romains représentés à l'avant de nombreux monuments.

 


Conception technique

     Bien qu'il y est une diversité importante dans leur composition, les monuments sont généralement constitués d'une série de décors formant une succession de grands arcs de taille légèrement décroissantes, placés les uns derrière les autres afin de constituer une perspective.

Ces décors sont élaborés sur de grandes toiles roulées qui étaient suspendues à des crochets fixés à la voûte de l'église ou qui étaient tendues sur différents châssis assemblés les uns aux autres.

Les toiles étaient constituées de plusieurs lés de lin ou de chanvre cousus, éventuellement recouverts  d'une couche de préparation relativement fine. Les motifs et figures étaient ensuite peints à la détrempe avec un liant protéique (colle animale). L'absence de traitement de protection (vernis) mais surtout les manipulations récurrentes et les modes de stockage (roulage, empilement) expliquent en partie l'état de dégradation avancé de certaines d'entre elles.

Un exemple de source :

   Sous la côte 156J91, les Archives Départementales des Pyrénées-Orientales conservent un document intitulé « Projet de Monument à faire pour l'église de Néfiach ». Daté du XIXe siècle, ce texte fournit tout d'abord un exemple de contrat pour la conception d'un monument et livre également de nombreuses informations précises sur la composition et les caractéristiques techniques - « le monument  sera fait en deux parties, qui réunies ensemble  doivent avoir 455 centimètres au premier degré et 235 au dernier. » - mais aussi au point de vue iconographique : « un morceau d'architecture en haut duquel sont les armes de la ville ».

 

Les "Arma Christi" : qu'est ce que c'est ?

Au delà des Pyrénées-Orientales ...

 
On retrouve des monuments en Catalogne, au Pays Basque, en Aragon et sur l'île de Majorque où ils sont encore utilisés de nos jours. De même, en Corse et en Ligurie, des décors de la Semaine sainte respectivement appelés Seplocri et Cartelami s'apparentent grandement aux monuments roussillonais.

 

Cliquez pour découvrir ...

 

 → Les Cartelami ligures (Italie)

 → Les Sepolcri corses

 → Les monuments de Catalogne

 → Les monuments d'Aragon

 → Les monuments au Pays Basque

Restauration et conservation des "monuments"

Objectifs des interventions 

 

     La conservation et la restauration des monuments passent par des choix équilibrés restituant l'historicité de ces objets qui sont plus des témoins de l'histoire et de rituels que des œuvres d'art.

En temps qu'objets ne participant plus aux rituels liturgiques actuels, l'objectif majeur des restaurations est de les protéger de la disparition et d'en assurer la bonne conservation sur le long terme, ce qui implique aussi de les rendre manipulables et de pouvoir les présenter temporairement.
Ainsi les interventions portent essentiellement sur les supports, les systèmes de maintien et de fixation, le stockage et le refixage des couches picturales. Les traitements se limitent donc à la résorption des déformations, au comblement des lacunes, au décrassage tandis que les traces de l’usage et les nombreux repeints sont conservés comme témoins de l'utilisation de ces décors.

  Voir l'image en grand Le monument des Angles dans les ateliers du CCRP - 2005

Voir l'image en grand Table à rouleaux pour la restauration des décors de la Semaine sainte

 

Principes des interventions aux monuments 

     D'un point de vue technique, des solutions particulières à la restauration des monuments ont dû être trouvées. La dimension des toiles étant particulièrement importantes (souvent plus de 5 ou 6 mètres), leur manipulation et leur traitement sont complexes. Ainsi  une table chauffante à dépression munie de système de rouleaux latéraux fut conçue pour pouvoir traiter progressivement certaines zones tout en conservant le reste du monument enroulé et permettant de travailler sur la face et le revers.

Une première phase des restauration consiste au nettoyage et au décrassage des toile. Ensuite, on procède au refixage picturale qui consiste à nourrir la couche peinte à la détrempe avec un liant de même type : de la colle animale (ici d'esturgeon) en employant une méthode à base d'eau. La colle est vaporisée uniformément jusqu'à saturation de la couleur, les excédents éventuels sont ensuite épongés délicatement.

     On procède ensuite au travail sur le support : certaines toiles fragilisées sont doublées d'une toile de renfort afin de pourvoir les stocker et les exposer sans exercer de pression sur la toile d'origine. La toile de doublage choisie pour le monument d'Espira-de-Conflent fut une voile de bateau (sailcloth), suffisamment résistante et souple pour assurer la conservation du monument.

La réintégration picturale est toujours minimale. Elle se fait de manière précise et parcimonieuse pour que les ajouts s'intègrent parfaitement à l'ensemble sans masquer l'histoire, l'usage et les traces de manipulation de ces décors considérés aujourd'hui comme des objets ethnologiques, témoins de pratiques révolues.

Voir l'image en grand Arc du "monument" de Finestret - Avant et après restauration

Voir l'image en grand Pilastre du décor de Finestret - Avant et Après restauration

Voir l'image en grand Les toiles du "monument" d'Espira de Conflent roulées Voir l'image en grand Système de conservation des "monuments"

     Les restaurations sont suivies de la conception de système de stockage performant mettant les monuments à l'abri des variations climatiques et des pressions mécaniques pouvant les endommager. Le conditionnement des décors est un enjeux important puisque ces derniers seront remisés en l'absence d'exposition temporaire.

 

Crédit Photos :
Simon AZEMA, Michel CASTILLO - Georges GORCE - Marc MICHALCZAK - Din THI TIEN

 

Contact

Direction du Patrimoine et de la Catalanité
Maison de la Catalanité, de la Culture et du Patrimoine
11 rue Bastion Saint Dominique
66000 Perpignan
Tel :  04 68 08 29 30

Centre de Conservation et de Restauration du Patrimoine
150 avenue de Milan
Zone St Charles
66000 Perpignan
Tel. 04 68 85 89 40
Fax. 04 68 54 45 61

Responsable
Jean-Bernard MATHON

A télécharger !


Monument d'Espira

Monument de Finestret

Monument des Angles

Monument de Prats Balaguer

 

Découvrir en images


Autres thématiques

 

Les vierges à l'enfant médiévales

Corpus de 150 Vierges à l'enfant retrouvées et parfois exposées dans le département

 

Renaixement

Découverte de la peinture du XVIe siècle dans les Pyrénées-Orientales

Pyrénées Orientales : l'accent catalan de la république française
Le Département des Pyrénées-Orientales

24, quai Sadi Carnot
66009 - Perpignan Cedex

Tél. 04 68 85 85 85
Nous contacter